Un héros malgré lui

Je n’ai jamais été un héros, mais j’ai été très fier d’avoir représenté de mon mieux mon pays dans des circonstances originales.

Je suis né en juillet 1925 à Metz en Moselle. La guerre ayant débuté en 1939, la ville de Metz fut occupée par les troupes allemandes en juin 1940 ; j’étais alors bien jeune et à 14 ans comment aurais-je pu imaginer les événements qui allaient nous concerner par la suite ?
Ne se contentant pas d’occuper nos territoires militairement, nos nouveaux maîtres s’étaient fixés pour objectif non seulement la germanisation totale mais aussi la conversion des habitants à l’idéologie nazie.

C’est ainsi que notamment :

  • Ayant manifesté leur hostilité aux nouveaux occupants, 58 000 habitants de Moselle,
    évêque de Metz en tête, furent expulsés par les nazis.
  • Le salut hitlérien devient obligatoire.
  • Les noms des localités, des rues, des places, des prénoms furent germanisés.
  • L’usage de la langue française fut sévèrement interdit.
  • Le port du béret basque (trop français) fut interdit.
  • L’enseignement fut dorénavant dispensé en langue allemande et, comble de ridicule,
    quelques petites heures furent réservées à l’apprentissage d’une langue « étrangères » … le français !
  • L’assistance à des séances d’endoctrinement fur imposée de nombreuses manières.
  • Les garçons et les filles furent embrigadés dans les jeunesses hitlériennes, avec obligation de défiler en uniforme à croix gammée, de préférence les dimanches à la sortie des offices de manière à narguer les paroissiens.

En 1941, les « Gauleiter » décidèrent l’incorporation des jeunes alsaciens-mosellans dans le service paramilitaire du travail, le Reichsarbeitsdenst (sans rapport avec le STO).

En 1942, la conscription des jeunes Alsaciens-Mosellans dans l’Armée allemande devint obligatoire ; précisions que les insoumis ET leurs familles relevaient dorénavant de la loi martiale (représailles graves). La plupart des 100 000 Alsaciens et de 32 000 Mosellans incorporés de force furent envoyés sur front russe – 47 000 sont morts et 32 000 ont subi de graves blessures.

Ce sont les jeunes Alsaciens et Mosellans incorporés de force dans l’Armée allemande qu’on appelle couramment les « Malgré-Nous ».

Pour ce qui me concerne, j’ai donc connue les… joies notamment du maniement de la bêche – en Westphalie pendant les trois mois d’incorporation au « Reichsarbeitsdienst ».

Après ces trois mois, comme mes camarades mosellans nés en 1925, j’ai subi l’incorporation dans une unité d’infanterie de la Wehrmacht (rattachée à la Luftwaffe) en Autriche. Puis muté d’abord à Bucarest-Jilava en Roumanie pays proche du front russe, puis affecté à Sofia où j’ai pu prendre contact avec une Ecole des Frères des Ecoles Chrétiennes, auxquels j’ai demandé, sans résultat hélas, une aide pour rejoindre la Turquie, puis les forces alliées.

Transféré ensuite à Monastir en Macédoine, une conversation avec de charmantes jeunes filles parlant un excellent français m’avait laissé l’espoir d’une évasion. Malheureusement alors que cet espoir allait se concrétiser ma nouvelle unité était mutée à Tirana en Albanie.

C’est là qu’ENFIN j’ai pu réaliser, en été 1944, mon évasion… sans préavis.

***

En peu de mots :
Grâce à un employé italien chargé de l’entretien du bâtiment dans lequel se situait l’unité de repérage gonio à laquelle je venais d’être affecté, j’ai pu rencontrer un journaliste albanais (Vangiel Falo) auquel j’ai confié ma volonté d’évasion et mon désir de rejoindre les troupes françaises.

Un rendez-vous très risqué dans une vieille bâtisse de Tirana avec des représentants du maquis albanais (celui-là était d’obédience communiste, mais je n’avais guère le choix) m’a permis de rejoindre en uniforme de l’Afrika Korps, après une très longue marche, en suivant le jeune guide présenté par ces maquisards, une unité de partisans campée dans les collines situées entre Tirana et la mer Adriatique.

Ayant gagné rapidement la confiance de mes hôtes, ceux-ci me firen coudre sur la manche de veste de l’Afrika Korps un écusson bleu blanc rouge ; mon calot fut orné d’une étoile rouge (eh oui !). J’ai pu alors conserver le fusil qui m’avait été donné par l’Armée allemande !

Affecté à une Brigade en cours de formation (la 22ème) je me suis trouvé sous les ordres d’un Commissaire politique, Qiriako Lesho, qui parlait un excellent français (je l’ai revu 20 ans plus tard devenu chirurgien dans un hôpital d’Albanie). Toutes les unités combattantes des partisans étaient dotées d’un chef militaire et d’un Commissaire politique ayant voix prépondérante dans toutes les décisions. Mais le grand patron était bien sûr « l’Oncle » Enver Hodja devenu le maître de l’Albanie pendant de longues années.

Ma nouvelle unité opérait dans le secteur situé entre l’Adriatique et la capitale Tirana ; patrouilles, embuscades, nous avons fait quelques prisonniers allemands toujours très inquiets après leur capture et qui me prenaient pour un Anglais.

J’ai croisé dans ce secteur des militaires anglais parachutés, je n’ai su que 50 ans plus tard qu’il s’agissait de commandos d’un MI 5 ou 6. Je leur avais demandé de m’aider pour rejoindre l’Armée française ; malgré les efforts déployés par ces militaires anglais, mes « supérieurs » albanais ont estimé que ma place était de combattre en Albanie…

Toute ma brigade est montée ultérieurement dans les hautes montagnes du nord albanais ; nous avons notamment délogé, après deux jours de combats violents, les Allemands qui occupaient une position stratégique contrôlant une route d’accès au sud albanais. Un journal albanais (l’Echo de Tirana) a relaté ma participation dans un article intitulé « Jean le partisan français de la 22ème Brigade » : «  Bien que fiévreux, il a tenu à participer à cette opération aux côtés de ses camarade de combat, en combattant à nos côtés c’était comme s’il luttait pour la libération de sa France chérie ». Je dirais vulgairement que j’ai eu pourtant une sacrée « pétoche  ».

De cette « époque albanaise » je conserve le souvenir de combattants courageux et de l’hospitalité chaleureuse des habitants de ce pays.

A la libération de l’Albanie, alors que j’étais devenu un adjoint de l’Intendant de la Gendarmerie albanaise, j’ai découvert l’arrivée d’une Mission Militaire Française dirigée et « autoproclamée » par le Commandant (alors) Parisot. Avec l’accord des autorités albanaises, il a pu m’affecter à ses services (j’ai été affecté plus tard à Rome à la DGER et au SDECE – devenus la DGSE). Ayant eu le bonheur d’avoir retrouvé, il y a quelque années, le Colonel Parisot dont l’âge (100 ans sous peu) et les épreuves n’ont pas altéré la vivacité d’esprit et le charisme, nous nous revoyons fréquemment et avons tant et tant de souvenirs à évoquer.

Après ma démobilisation de l’Armée française, j’ai poursuivi des études en vue de l’expertise comptable, grâce auxquelles je suis devenu Directeur financier du Groupe maritime fondé par Henri Cangardel (ancien Président de la « Transat ») : l’Union Industrielle et Maritime.

Jean DUTZER

Dernière modification : 24/01/2013

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